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La musique peut changer les mentalités

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La musique plus forte que tout, capable de miracles et de forcer à l'optimisme quand tout est déglingué? Naseer Shamma y croit. Avant de monter sur la scène de l'Institut du monde arabe (IMA), à Paris, rempli jusqu'au dernier strapontin, samedi 30 avril, le joueur de oud irakien nous raconte comment il a inventé une méthode pour jouer de son instrument avec une seule main. « je l'ai fait pour un ami, qui avait perdu un bras dans la guerre. » Il nous conte aussi l'histoire édifiante de ce jeune garçon, brûlant, hier, d'une haine pour les Américains. Ils avaient massacré sa famille, en Irak et depuis, il ne rêvait que de vengeance. A travers le luth oriental et les paroles de sagesse et d'apaisement qu'il lui prodiguait pendant son enseignement, Naseer Shamma réussit à éteindre cette obsession meurtrière: «Aujourd'hui, il vit aux Etats-Unis, où il donne des cours. ». «Je reste persuadé que la musique peut changer la mentalité, restructurer I'esprit des personnes qui vont vers la délinquance, la violence et l'extrémisme, poursuit le musicien. Je suis optimiste, car au-delà de l'exemple de ce jeune homme, j'ai déjà à plusieurs reprises réussi, en enseignant le oud, à transformer des gens violents en individus équilibrés. » Sur la scène de l'IMA, le musicien, excellent de technique et de virtuosité musicale, se présente entouré de compagnons n'ayant aucun lien avec le classicisme oriental : un harmoniciste (l'excellent Sébastien Charlier), un percussionniste brésilien (Jorge Bezerra) et un guitariste malgache (Michel Randiria). «La musique porte un message de paix, qui transcende les langues, les codes et les styles» nous avait prévenu le oudiste. Il veut privilégier l'audace artistique, démonter les clichés, les idées préconçues quant à la propension du luth oriental à ouvrir des chemins uniquement méditatifs. Ce soir, il préfère le plus souvent affoler le silence, plutôt que de le laisser vibrer, en apesanteur entre les notes. Les amateurs d'intériorité et de densité émotionnelle peuvent se sentir piégés. L'indéniable complicité musicale et le plaisir à jouer des musiciens ravissent les autres. Né en 1963, à Al--Kût, à 160 km au sud de Bagdad, où il suivit l'enseignement des grands maîtres du oud, notamment As-Sharif Muhyi Al-Din, Jamil et Mounir Bachir, au Conservatoire, pendant cinq années, Naseer Shamma a quitté l'Irak, à la fin de la guerre du Golfe, en 1991, après avoir porté l'uniforme et connu la prison pour ses prises de position contre le régime du dictateur Saddam Hussein. Après cinq ans en Tunisie, où il enseignait au Conservatoire de Tunis, il gagne l'Egypte. Il y restera trois ans, avant de se poser, en 2015, en Allemagne, après un passage par Paris, où il rêve d'installer maintenant une «maison du oud ›› comme il l'a fait au Caire. Est-il conscient que son engagement, sa détermination à vouloir « récupérer », avec le luth et la musique, les esprits perdus, tentés par l'extrémisme, peuvent faire de lui une cible désignée ? «A 100 %, répond Naseer Shamma. Je n'ai pas peur ».

PATRICK LABESSE (dans Le Monde du 3 mai 2016)



18/05/2016
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