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A propos de Le Corbusier

Une polémique à la française

S'est ouvert au Centre Pompidou de Paris une exposition rétrospective consacrée à Le Corbusier, le 29 avril dernier, et une polémique sanglante s'en est suivie. Polémique à la française, dis-je, parce qu'elle convie tout de suite aux conclusions extrêmes et radicales, aux anathèmes plus ou moins fondés et aux excommunications définitives. L'objet ? Le Corbusier avait, a exprimé, et a défendu des idées antisémites et pro-vichystes et l'exposition n'en parle pas, se limitant aux aspects « positifs » de l’œuvre, par lesquels Le Corbusier a été un inventeur formidable, respecté et suivi dans le monde de l'architecture et de l'urbanisme.

Comme toujours dans ces polémiques (peut-être pas si propres à la France que ça, d'ailleurs …), plusieurs questions sont mêlées et on conclut facilement des réponses de l'une, à une réponse à une autre.

La première est « est-ce que l'exposition devait ou non mentionner les idées racistes et peut-être fascistes de Le Corbusier ? » La réponse dépend évidemment de l'objet fixé à l'exposition. S'il s'agit de rendre compte de l'ensemble de sa vie et de son œuvre, c'est évidemment oui. S'il s'agit seulement de son œuvre architecturale et urbanistique, la question préalable est « les idées racistes et/ou fascistes de Le Corbusier se retrouvent-elles incarnées, ou sous forme de « traces », dans son œuvre ? ». A cette seconde question, l'architecte Paul Chemetov semble répondre « non »i (dans Le Monde du 30/04/2015).

Chemetov rappelle que presque tous les architectes français, comme beaucoup d'artistes et d'intellectuels, se sont ralliés à Vichy pendant l'Occupation. Ce rappel est utile, mais ne dispense pas de deux remarques essentielles. La première est que le ralliement à Vichy sous l'Occupation recouvre des réalités assez différentes, de ceux qui ont simplement continué à travailler, à publier, au cinéma, en littérature ... (Chemetov cite les cas de Camus et Sartre comme des sortes de garants de vertu …), à ceux qui ont activement soutenu la politique antisémite et pro-nazie (Louis-Ferdinand Céline, Robert Brazillach, par exemple), réalités qu'il est difficile de mettre dans le même sac. Sur ce point, il semble que Le Corbusier ait été plus proche des seconds que des premiers.

La seconde remarque est que, quelle que soit l'attitude politique d'un intellectuel à un moment donné de sa vie, les idées exprimées doivent être jugées pour elles-mêmes et non en fonction de ce que l'on pense du personnage qui les exprime. Si Sartre ou Camus ont exprimé, à un moment ou à un autre, des idées fascistes, racistes ou réactionnaires, on doit les comprendre et les juger comme telles, quelque estime que l'on garde par ailleurs pour les personnes et les autres idées exprimées par cette personne. De la même façon, si Céline ou Brazillach ont exprimé, à un moment ou à un autre, des idées humanistes et progressistes, elles doivent être jugées comme telles, quel que soit le dégoût que l'attitude de ces personnages envers le pétainisme et le nazisme peut et doit inspirer. Ainsi, même s'il faut, comme le veut Chemetov, exonérer Le Corbusier de ses rapports avec Vichy pour la raison que ce serait l'époque qui voulait ça, la question reste posée de la valeur de ses idées, et des rapports entre son antisémitisme et son idéologie exprimée et son génie architectural.

nouveaureichstag001.jpgLa nouvelle chancellerie construite par Albert Speer pour Hitler en 1938-39

L'architecte et le prince

Tout architecte est soumis à son commanditaire, au maître d'ouvrage. Le bâtisseur d'un petit pavillon de banlieue obéit aux desiderata du candidat au Sam'suffy, et Louis Le Vau à ceux de Louis XIV. Auguste Perret est considéré comme celui qui a donné, en France du moins, ses lettres de noblesse au béton, et pensait faire de la poésie en béton, pensée élevée s'il en est. Il n'en reste pas moins qu'il était, avec ses frères, le propriétaire et le dirigeant d'une entreprise de construction en béton et que son art et ses affaires ont toujours fait bon ménage. Bien que non diplômé en architecture (il avait fait des études d'art), Le Corbusier obtient en 1940, l'autorisation ministérielle de construire, et s'il semble s'être peu soucié de spiritualité et surtout de religion, il n'en a pas moins construit la chapelle Notre-Dame-du-Haut, à Ronchamp et le couvent Sainte-Marie de la Tourette, près de Lyon.

L'architecture a par nature connivence avec le pouvoir, et Le Corbusier n'échappe pas à cette règle. Cela en fait-il un fasciste ? Cette extension semble difficile à admettre. Tout architecte se soumet au pouvoir, ou, au moins, se compromet avec lui. Le Vau a, certes, magnifié la puissance de Louis XIV, mais le qualifier de fasciste pour autant, quelque autoritaire que fût le gouvernement qu'il flattait, paraît excessif et anachronique. Prenons donc un autre exemple, celui d'Albert Speer, l'architecte idolâtré par Hitler.

Dans l'entourage proche de Hitlerii, Albert Speer, son architecte personnel, est le seul à avoir eu quelque envergure intellectuelle et à pouvoir, d'une certaine façon, en imposer à Hitler lui-même. Il semble qu'il ait eu une certaine ascendance sur le führer par le fait qu'il satisfaisait, à travers ses réalisations architecturales, les fantasmes et les désirs du dictateur. Speer incarne les idées du nazisme. Il ne fait pas que se soumettre à la dictature, il en est la personnification artistique. Désir de dépassement, valeur du vainqueur par le seul fait qu'il s'est montré le plus fort, délire mégalomaniaque, exaltation de la force, etc. Hitler avait chargé Speer d'un projet de construction d'un nouveau Berlin. Celui-ci devait être en tout point plus grand que Paris : Arc de triomphe plus haut, Champs-Elysées plus longs et plus larges, etc. Speer incarnait dans son œuvre les désirs et la mégalomanie de son commanditaire.

Mais Elias Canetti met encore en valeur deux autres traits dominants de l'idéologie nazie incarnée par l'architecture de Speer : le plaisir de la destruction et le mensonge :  «Le plaisir qu' [Hitler] prend à la destruction(...) est d'autant plus monstrueux lorsqu'il se manifeste en juillet 1940, trois jours après l'entrée en vigueur de l'armistice en France, il emmène Speer avec quelques autres pour une visite à Paris, où il n'était jamais allé. [visite qui dura trois heures] .Après ces trois heures, il dit : « C'était le rêve de ma vie, de pouvoir visiter Paris. Je ne saurais dire combien je suis heureux qu'il se.soit accompli. » Le soir, de retour dans son quartier général, dans la petite pièce d'une ferme. Il charge Speer de reprendre les projets d'édifices pour Berlin; et il ajoute « Paris n'était-il pas beau ? Mais il faut que Berlin devienne beaucoup plus beau ! Je me suis souvent demandé auparavant s'il ne fallait pas détruire Paris ; mais une fois que nous aurons terminé Berlin [les travaux devaient durer jusqu'en 1950 …], Paris ne sera plus qu'une ombre. Pourquoi le détruirions-nous ? »iii

Le mensonge, le travestissement de la réalité, c'est aussi ce projet de construire un arc de triomphe, deux fois plus grand que celui dédié à Napoléon, qui soit aussi le monument à la gloire des un million huit cent mille morts allemands de la Première guerre mondiale, ainsi transformée de défaite en victoire, de boucherie en triomphe.

Le Corbusier a-t-il, dans son œuvre et sa pensée, dans sa pensée mise en œuvre, exprimé des choses semblables ? Sa réalisation de Chandigarh, capitale artificielle du Penjab indien, en 1947, peu après l'indépendance et la scission d'avec le Pakistan, répond en partie aux désirs de grandeur propres à tout nouveau pouvoir politique et à celui de négation du passé que l'on retrouve aussi, exacerbé, dans les totalitarismes khmer rouge ou maoïste, mais il me semble qu'on ne peut guère trouver d'autres traits de ressemblance avec les projets de Speer pour Hitler.

modulor001.jpgLe Modulor, inventé par Le Corbusier en 1943.

La pensée architecturale et urbanistique

Dans un autre article du Mondeiv, Marc Perelman propose une autre lecture, plus profonde, du fascisme, réel selon lui, de la pensée de Le Corbusier. Ce ne sont pas seulement les déclarations non ambiguës d'antisémitisme ou d'adhésion au pétainisme qui sont en cause, mais les fondements mêmes de sa pensée architecturale et urbanistique.

Auguste Perret, souvent rapproché de Le Corbusier, pour sa mise en œuvre du béton et l'absence d'ornements, lui est aussi souvent opposé, ne serait-ce que parce que Le Corbusier l'a critiqué et l'a aussi quelque peu éclipsé dans la renommée. Un aspect qui est commun à l’œuvre et à la pensée des deux architectes est la répétition modulaire. L'utilisation de modules en architecture est ancienne et est probablement essentielle à cet art, art de l'harmonie et de l'emboîtement des matériaux. Auguste Perret est en outre un des fondateurs de ce qu'on peut appeler l'architecture industrielle, avec l'utilisation de matériaux préconstruits et standardisés pour des raisons de productivité industrielle. Mais Auguste Perret ne se situe ni dans le fonctionnalisme, ni dans le dépouillement déshumanisant du « modernisme » (Loos, Le Corbusier). Pour lui, le dépouillement ne doit pas être une fin en soi, la modularité est plus le reflet d'une harmonie néo-classique et de l'humain dans le bâtiment (fenêtres à proportions verticales, comme le corps de l'homme) que le cadre dans lequel l'homme devrait s'inscrire.

Or c'est précisément ainsi que Marc Perelmanv comprend le Modulor de Le Corbusier. Le Modulor serait une sorte d'homme abstrait idéalisé (pour sa force physique apparente) qui servirait un peu comme gabarit pour la construction de son habitat. Le Corbusier conçoit l'habitat humain comme une machine à habiter, dans lequel l'homme doit habiter parce que c'est la manière rationnelle de vivre. L'espace tout entier, de la chambre à coucher à l'agora publique est conçu comme un ensemble de fonctionnalités adaptées aux besoins calculés, théoriques de l'homme tel qu'il s'inscrit dans le Modulor. Le Modulor sert à construire la « boîte » dans laquelle l'homme est appelé à vivre, comme l'animal en sa tanière. Perelman y voit une forme de fascisme qui impose à l'homme la manière dont il doit vivre : le sport à la sortie du logement, la transparence de la vie commune, les mesures de l'espace privé et public.

L'architecture et l'urbanisme, par nécessité de fait, imposent évidemment aux habitants les conditions matérielles de leur habitat. Une fois la maison et la ville construites, c'est à l'habitant de s'y adapter. Il semble que les habitants de la Cité radieuse se soient bien adaptés à ce cadre et même qu'ils s'y plaisent. Bien entendu, d'autres habitants d'autres lieux éloignés des conceptions de la Cité radieuse se plaisent aussi là où ils ont grandi, où ils ont leurs amis et leurs familles, etc. Les citoyens des pays fascistes étaient en partie heureux du confort et de l'apparente tranquillité que leur procuraient les réalisations sociales de ces pays. La capacité à rendre les gens heureux n'est pas le critère pour juger du caractère fasciste ou non d'une société. Dans les pays démocratiques, les gens peuvent, grâce aux libertés de penser et de s'exprimer, se poser des questions, exprimer des doutes, choses qui ne sont pas des sources de bonheur, mais d'inquiétude, parfois même d'amertume.

Monisme et fascisme

Marc Perelman pousse son analyse plus loin encore et pose des questions fondamentales sur la philosophie sous-jacente de la pensée architecturale et urbanistique de Le Corbusier. Il en discerne principalement deux racines idéologiques, le positivisme et le réductionnisme. Le Modulor n'est pas seulement un guide pour l'architecte, il devient un mode d'existence pour l'habitant, réduit à sa conformité obligatoire au modèle. « Le Modulor est avant tout un outil de mesure qui, incarné dans l'homme, ajuste l'espace environnant au plus près, serré de sa chair. Il impose sur un corps supposé universel des normes géométriques insensées pour fabriquer, dans les termes de l'architecte, «des êtres construits, des biologies cimentées».» On retrouve clairement, en effet, dans cette définition du Modulor deux thèmes essentiels du positivisme, la primauté donnée à la mesure, et l'idée de fabriquer, de construire un homme nouveau. Ces deux prétentions sont communes à la plupart des pensées utopistes, mais pas à toutes, qu'il suffise de penser à Charles Fourier ou à Robert Owen.

Dans quelle mesure Le Corbusier se référait-il explicitement au positivisme ? On a surtout retenu du positivisme la théorie de la connaissance, une sorte de scientisme naïf, de religion du fait mathématisé. « La mathématique étudie directement l'existence universelle, réduite à ses phénomènes les plus simples, et par conséquent les plus grossiers, sur lesquels reposent nécessairement tous les autres attributs réels. Ces propriétés fondamentales d'un être quelconque sont le nombre, l'étendue, et le mouvement. Tout ce qui ne comporte pas cette triple appréciation ne peut exister que dans notre entendement. »vi. Cette métaphysique, car c'en est bien une, malgré qu'en aient les séides du positivisme, cette métaphysique mathématique est par elle-même définitive et totalitaire, car elle exclut par avance tout ce qui pourrait échapper à sa règle.

Le mot « règle » ici ne vient pas par hasard, puisque Comte ne présente cette métaphysique que comme le fondement de la religion nouvelle qui instaurera le nouveau « régime » de l'Humanité. Et ce régime, certainement, conviendrait parfaitement à une dictature totalitaire : les individus n'y ont aucun droit, la notion même de droit étant absurde, et ne se définissent que comme fonctionnaires de la société, divisée en deux classes, le patriarcat des banquiers et des industriels, naturellement voués au commandement, et le prolétariat, naturellement voué à l'exécution des tâches de production. Hitler aurait seulement reproché à Auguste Comte de trouver « barbares » les préjugés racistes des Blancs sur les Noirs, et n'aurait pas accepté qu'un simple prosélytisme religieux suffise à instaurer partout le nouveau régime. On peut évidemment se demander ce que les prêtres positivistes auraient fait des cerveaux (l'homme positiviste n'a pas d'esprit …) qui n'auraient pas été capables de sortir des ténèbres pour s'ouvrir à la lumière de la nouvelle religion, et qui ne peuvent être que malades, dégénérés, ou criminels.

Si l'on prolonge correctement l'interprétation de Perelman, le fonctionnalisme de l'architecture de Le Corbusier n'est plus l'adaptation de la machine à la fonction que l'homme lui attribue, mais est à l'inverse l'adaptation contrainte de l'homme aux fonctions que l'urbanisme lui assigne. On retrouve l'essence de l'utopie positiviste.

Celle-ci, comme sa métaphysique est aussi réductionniste. Le réductionnisme n'existe pas en tant que tel comme doctrine philosophique, mais est plutôt le qualificatif péjoratif que les adversaires d'une théorie moniste attribuent à celle-ci. Auguste Comte réduit toute réalité à une sorte de matérialisme de facture cartésienne, et l'homme à sa fonction collective. C'est en effet quelque chose d'analogue que l'on peut reprocher à l'architecture et peut-être surtout à l'urbanisme de Le Corbusier et, au-delà, à nombre de ses successeurs, en architecture, mais aussi en philosophie et en économie, qui entendent calculer le bonheur des hommes.

Le monisme, par définition, est exclusif et induit sur le plan politique le totalitarisme. Le fonctionnalisme des œuvres de Le Corbusier inclut une recherche d'une forme d'efficacité, un économisme, mise au service de l'épanouissement d'une humanité jugée meilleure. La cité est conçue de manière à produire la meilleure famille possible, vie transparente, sport à la porte, éducation et commerce à tous les étages, un peu comme une ferme modèle serait conçue pour produire le meilleur bétail possible. L'homme est ainsi réduit à ce que les concepteurs du projet social pensent qu'il doive être. L'économisme dominant de la pensée contemporaine est apparenté à ce monisme autoritaire et à cette forme de fascisme industriel qui façonne l'homme au travers des machines.

Questions en reste

La polémique et ses passions troubles et troublantes est née d'une sorte de procès posthume fait à Le Corbusier, coupable de fascisme, et, indirectement, aux commissaires de l'exposition, coupables de non-dénonciation. L'utilité et la faisabilité de tels procès est douteuse. Elle pose notamment la question de savoir dans quelle mesure Le Corbusier était conscient de la portée humaine, ou plutôt inhumaine, de ses idées, question que des historiens et des psychologues peuvent instruire, non sans difficultés radicales, s'agissant d'une personne décédée depuis longtemps.

La question plus intéressante du point de vue philosophique est celle de la cohérence entre les idées philosophiques et métaphysiques, les idées théoriques d'architecture et d'urbanisme, les œuvres concrètes réalisées, et le fascisme ou le totalitarisme en général. En d'autres termes, le positivisme et le fascisme sont-ils lisibles dans la Cité radieuse ? Ou encore : la Cité radieuse révèle-t-elle comme un pensé implicite le positivisme et le fascisme ? Je suis tenté de répondre affirmativement et que c'est l'une des tâches de la philosophie que d'analyser de telles cohérences.

Mai 2015

idans Le Monde du 30/04/2015

iiCe qui suit est directement inspiré d'un texte d'Elias Canetti extrait de La conscience des mots, Albin Michel, Paris, 1984, et publié dans Le Monde des 13 et 14/05/1984, sous le titre « Hitler pharaon ». On se souviendra aussi avec intérêt du film L'architecture du chaos, film de Peter Cohen, avec la voix de Jeanne Moreau pour dire le commentaire

iiiCitation d'après Le Monde. cf. ci-dessus.

iv17 et 18/05/2015

vMême référence que ci-dessus.

viAuguste Comte, Catéchisme positiviste, Garnier-Flammarion, Paris, 1966, p. 107.



22/05/2015
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