jeanparapluie

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Corrélation n'est pas causalité

Une étude parue dans la célèbre revue américaine Science a fait grand bruit en ce mois de janvier. Elle établissait de manière soi-disant scientifique que les cancers étaient dus au hasard et non à l'exposition à certains facteurs extérieurs identifiés par les études antérieures, comme  le tabac, les rayonnements atomiques, l'amiante, les pesticides, les fumées de diesel, etc. Cette étude a largement été relayée dans certains médias encouragés par les industriels qui y voient une caution pour se dégager de toute responsabilité dans l'épidémiologie de cette maladie.
Sur quoi repose l'étude parue dans Science (et dont les auteurs sont Christian Tomasetti et Bert Vogelstein - www.sciencemag.org ) ? Les auteurs partent du fait que les cellules souches se différencient toutes au cours de la vie. En rapportant ce nombre de divisions cellulaires au nombre moyen de survenue du cancer de tel ou tel organe, ils concluent à une corrélation statistique qui validerait l'hypothèse d'une survenue aléatoire de la maladie.
Il est curieux de trouver un tel raisonnement dans un pays de culture anglophone. Le philosophe écossais David Hume est en effet l'initiateur d'une critique radicale de la causalité basée sur la corrélation. Hume, en fait, n'a pas critiqué la notion de corrélation telle que les statisticiens modernes l'utilisent, car cette discipline n'existait pas à son époque, mais il en critiqué la forme fondamentale, celle de l'interprétation causale de la fréquence (cf. son Traité de la nature humaine). Ce n'est pas parce que des faits se produisent fréquemment de façon conjointe que l'un est la cause de l'autre.
L'étude américaine, selon Annie Thébaud-Mony, sociologue et directrice de recherche à l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), passe (volontairement ?) sous silence trois faits majeurs : 1/ les divisions de cellules souches ne produisent pas systématiquement des cancers, mais l'évolution cancéreuse est produite par des agents externes identifiés expérimentalement ; 2/ les évolutions cancéreuses ne sont pas socialement réparties de manière aléatoire et égale et les risques professionnels sont clairement démontrés ("les ouvriers sont dix fois plus exposés dans leur travail à des cancérigènes que les cadres supérieurs"); 3/ les mécanismes de l'évolution cancéreuse des cellules souches ont été étudiés de façon clinique et ces études montrent le déterminisme des événements extérieurs et des réactions individuelles.
Depuis les années 1950-60, les réfrigérateurs et la télévision ont envahi les foyers. Or, dans le même temps, la tuberculose a formidablement régressée, au point d'en être presque oubliée maintenant. Selon le même raisonnement que l'étude "scientifique" de Science, on devrait conclure que la télévision et le réfrigérateur guérissent ou immunisent contre la tuberculose !
L'habitude d'associer comme cause et effet des événements statistiquement corrélés est malheureusement plus répandue qu'on ne le croit. En réalité, les causes d’un événement sont multiples. Le développement des sciences expérimentales a mis en lumière le fait que la production d’un phénomène donné ne dépend pas d’une seule condition, mais d’un ensemble de conditions qu’il appartient à l’expérimentateur de réunir et de contrôler. D'autre part, des courants de pensée aussi différents que le matérialisme dit « dialectique » (de Engels plutôt que de Marx) et la pensée de la complexité (selon Edgar Morin) ont développé l’idée que les phénomènes étaient le résultat de déterminations multiples et parfois antagonistes et que la causalité n'est pas linéaire. Ce que nous appelons cause ne serait que, parmi les conditions, celles qui nous semblent décisives.
Ainsi, se satisfaire de la pseudo-causalité que révèlerait la corrélation est une attitude de facilité, pour éviter de chercher les causes, multiples et variées, d'un fait. On déduit, par exemple, de la forte proportion de personnes non-européennes dans la population carcérale, la pseudo-cause qui voudrait que l'immigration serait un facteur de délinquance. Mais on néglige, évidemment les autres éléments de la situation : chômage et pauvreté plus importants dans les populations étrangères, contrôles de police plus ciblés sur ces mêmes populations, etc.
Simplifier est essentiel à toute pensée, mais ce n'est acceptable qu'à condition de ne pas s'en satisfaire.



19/01/2015
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