jeanparapluie

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Economie et philosophie

Les économistes sont nombreux à se pencher, comme autant de médecins, sur l'état de nos économies et, donc, de nos sociétés. Leurs diagnostics, dans leur grande majorité, sont empreints de philosophie pragmatiste, qui s'exprime notamment par le jugement, souvent péremptoire, du "ça fonctionne", ou "ça ne fonctionne pas". Ce fait s'explique notamment par la prédominance de la culture anglo-américaine, dont le credo dominant est celui du pragmatisme. Une autre raison est que les échecs répétés des prévisions et des recommandations politiques des économistes les incitent à relativiser leurs conceptions et le pragmatisme, qui s'attache à « ce qui marche », permet d'abandonner facilement un point de vue jugé peu fructueux, sans trop se soucier de cohérence ou de continuité par rapport aux principes théoriques, et d'en adopter un autre, même provisoirement. Une autre raison encore vient de la nature même de l'économie qui, comme toutes les sciences sociales, ne peut atteindre à la méthode expérimentale de vérification, comme la physique ou la biologie, par exemple, et doit donc renoncer à savoir ce qui se passe réellement "au fond des choses". Enfin, le pragmatisme, comme l'économie, ne vise pas la vérité, mais l'utilité, le profit, sans trop se soucier, d'ailleurs, de définir ce qui est utile ou profitable, à qui, et pour quoi.
Inversement, on remarquera que plusieurs philosophes, par exemle John Rawls, ont tenté d'introduire en philosophie des raisonnements de type économique.
Qu'est-ce que le pragmatisme ? Le terme a été utilisé et défini en tant que doctrine philosophique par William James (1842-1910). Pour James, la recherche de la vérité n'est pas un but en soi, mais est subordonnée à une obligation morale (qu'on pourrait rattacher à une tradition protestante) de "faire ce qui paie", ce qui est utile, et la vérité ne nous intéresse que dans la mesure où elle est utile. Il vaut mieux, pour James, une croyance utile, qu'une vérité inutile ou, pire encore, nuisible. En médecine, cela donnerait la préférence à un placebo qui marche souvent plutôt qu'à un médicament qui ne soigne que dans quelques cas seulement, et à abandonner les recherches sur les mécanismes de la maladie. Cette philosophie est devenue la philosophie dominante dans tout l'espace culturel anglo-américain, avec des auteurs comme Charles Sanders Peirce (1839-1914), William Dewey (1859-1952), ou, plus récemment, Richard Rorty (1931-2007), pour qui le pragmatisme débouche sur un certain relativisme.
Toutefois, à côté de cette prédominance de l'attitude pragmatiste chez les économistes, on trouve aussi une très forte propension à la théorie "pure", aux abstractions mathématiques idéales, a priori étrangères à l'esprit pragmatiste. C'est notamment le cas de ce qu'on a coutume de désigner sous le vocable de l'"orhodoxie économique", souvent caractérisée par une fidélité, réelle ou supposée, à la pensée de celui qui est, de ce fait, considéré par les orthodoxes comme le père fondateur, Adam Smith. Les théories d'Adam Smith (1723-1790) portent, en fait, sur des sujets divers, qui vont du progrès industriel, à l'économie de guerre, au commerce international et au colonialisme, en passant par ce qu'il appelle les "coalitions", et que nous appelons, syndicats, groupes de pression, ou lobbies. Mais ce qui en fait le père fondateur de l'orthodoxie économique repose sur deux piliers complémentaires : la division du travail et le marché. La division du travail, tant dans une société donnée qu'entre nations, permet la spécialisation de chacun dans la production, le domaine, où il est le plus performant. Le marché permet à chacun de se procurer auprès des plus performants, et donc à un meilleur coût, ce qu'il ne peut produire lui-même. La division du travail rend le marché possible et le marché rend la division du travail rentable. La concurrence qui s'établit grâce au marché permet à l'ensemble de la société d'accéder toujours à la meilleure efficacité économique possible. C'est la fameuse "main invisible" qui fait que l'intérête individuel de chacun concourt, sans même qu'il en ait conscience, à l'intérêt général. Les économistes orthodoxes dépensent des trésors d'intelligence et d'énergie à donner un corps théorique cohérent et indiscutable logiquement à cette représentation, et le plus abouti de cet effort est certainement celui de Gérard Debreu (1921-2004) et John Kenneth Arrow (né en 1921). C'est surtout Debreu qui a maintenu et amélioré un modèle mathématique, utilisant la logique ensembliste du groupe Nicolas Bourbaki, dans lequel les conditions formelles pour un marché en équilibre, c'est-à-dire dans lequel les productions et les consommations se correspondent le mieux possible, sont énumérées de manière exhaustive et dans un formalisme logique satisfaisant aux critères de la logique des théories hypothético-déductives, promouvant ainsi la théorie économique à un rang de dignité théorique équivalent aux éminentes théories de la physique relativiste et quantique. Les économistes libéraux se sont emparés de ce modèle et de cet esprit, se sont constitués en lobby, chargé de la diffusion de ces idées, la Société du Mont Pellerin (créée en 1947), d'où sont issus les trois quarts des prix Nobel d'économie.
On ne peut s'empêcher de constater une similitude entre la démarche de ces économistes orthodoxes, qui se sont attachés à perfectionner le modèle ou à en chercher des applications dans des domaines particuliers, et celle du philosophe allemand Leibniz (1646-1716). Ce dernier est peut-être plus connu en France par la critique moqueuse que Voltaire a faite de sa philosophie dans Candide (1759), mais  il faut se souvenir que sa métaphysique "optimiste" est issue du rationalisme cartésien et prétend reposer sur un système hypothético-déductif irréprochable, du moins au regard des critères de la logique de son temps. Selon lui, Dieu a créé le monde suivant un principe d'économie, créant le maximum possible d'existence à partir du minimum d'essence, de même que doit le faire une bonne théorie axiomatique, tirant le maximum de conclusions du minimum d'hypothèses et de  définition. La marché concurrentiel conçu abstraitement par Debreu et les orthodoxes peut ainsi être considéré comme une transposition en économie de la métaphysique leibnizienne. Il est intéressant de se souvenir que, à la suite et en complément de sa métaphysique, Leibniz a aussi élaboré une mécanique purement théorique, sans aucune vérification expérimentale, supposée développer les "vérités" de la métaphysique.
Là  se joue une rencontre dialectique intéressante entre pragmatisme et rationalisme. En effet, les hypothèses de Debreu, même revues et complètées par ses successeurs, sont très éloignées de la réalité. Elles reposent sur une psychologie simpliste des agents économiques, supposés être rationnels et autonomes dans leurs décisions, par exemple, hypothèse que de nombreux hétérodoxes, à commencer par John Maynard Keynes (1883-1946), ou, plus récemment, Daniel Cohen (né en 1953), critiquant la notion d'homo oeconomicus, ont critiquée et rejetée. Elles supposent aussi, une information complète et équitablement répartie entre les acteurs, l'absence de coalition, des ressources minimales des consommateurs, etc. toutes conditions évidemment éloignées de la réalité, etc. Le modèle, dès lors, est conservé à titre de modèle idéal vers lequel devrait tendre l'économie réelle pour être la meilleure possible, ou alors, s'il doit être considéré comme instrument de compréhension de la réalité fait l'objet de noimbreuses critiques qui ont abouti, soit à considérér qu'il fallait élaborer des modèles complémentaires de marchés "imparfaits", soit à entrevoir que l'économie devait largement déborder le cadre du marché et prendre dans son champ d'études d'autres aspects essentiels, comme la violence (David Graeber, né en 1961, par exemple) ou la nature, la culture (Paul Jorion, né en 1946, René Passet, né en 1926, et de nombreux autres). Si l'on veut conserver une certaine filiation à l'idée de la main invisible produisant un certain équilibre, notion rassurante, on est ainsi conduit à considérer la réalité comme une version dégradée du modèle idéal, attitude éminemment rationaliste, voire idéaliste, dans le sens d'un réalisme des idées. Mais, si l'on veut quand même confronter ces modèles globaux, qu'ils soient des modèles classiques plus ou moins revus et corrigés ou carrément des modèles alternatifs, le pragmatisme, dans le sens d'une vision seulement approchée et utilitaire de la vérité, est inévitable, en l'absence de posibilités expérimentales. La question qui est donc posée est celle du rapport de la théorie économique aux faits qu'elle prétend expliquer.
Deux voies de vérification empirique sont particulièrement utilisées par les économistes : l'usage des corrélations statistiques et l'évaluation des grandeurs par les prix.
Concernant les corrélations statistiques, la démarche est schématiquement la suivante : des phénomènes A sont souvent associés dans le temps et l'espace à des phénomènes B, il y a donc tout lieu de penser que 1/ ou bien A est la cause de B, 2/ ou bien B et la cause de A, 3/ ou bien A et B ont une cause commune, C. Ce raisonnement comporte plusieurs faiblesses, notamment en utilisant la notion de cause, justement critiquée par David Hume (1711-1776)), d'ailleurs "père fondateur" de l'empirisme anglais, à la source du pragmatisme. La réalité est évidemment complexe (voir la Dialectique dela nature, 1884, de Friedrich Engels,1820-1895 ou, plus récemment, l'oeuvre d'Edgar Morin, né en 1921), et il semble plus judicieux de penser en termes de conditions que de causes. Edmund S. Phelps et Gylfi Zoeda, en 1998, d'abord, puis en 2004, ont tenté, par exemple, de trouver une corrélation entre la réduction des impôts sur les revenus du travail et la baisse du chômage. Aucune corrélation évidente n'a été trouvée, des pays à faible fiscalité étant parfois confrontés à un chômage élevé et d'autres rencontrant un taux d'emploi satisfaisant et, inversement, des pays à forte fiscalité pouvant aussi bien se trouver en situation de fort taux de chômage ou au contraire avec presque le plein emploi. Quoi qu'il en soit, il est clair que la taille de l'échantillon est telle que les corrélations statistiques, et, par conséquent aussi l'absence de corrélation ne sont pas significatives, et c'est le cas de la plupart des études économiques globales, cherchant à tester les modèles.
L'autre voie par laquelle les économistes tentent de connecter leurs héories avec la réalité est la mesure des grandeurs économiques par leur valeur monétaire, leur prix. Le prix comme instrument de mesure est d'ailleurs utilisé, évidemment, dans la plupart des études statistiques. Les pères fondateurs de l'économie politique, Smith, Ricard, Marx et presque tous leurs contemporains, fondaient leur réflexion sur une distinction conceptuelle forte entre prix et valeur. Malheureusement, cette distinction n'est pas opératoire et, dans la pratique, tous finissent par utiliser le prix comme l'indicateur empirique de la valeur. Par exemple, le prix que j'accepte de mettre pour acheter un produit représente la valeur qu'il constitue pour moi. Les prix, sujets à fluctuations dues principalement aux "externalités" sont corrigés satistiquement, pour tenir compte des variations de valeur de la monnaie et d'autres facteurs parasitants, mais, fondamentalement, c'est le prix qui reste l'instrument de mesure essentiel des économistes. Même lorsqu'ils tentent d'intégrer des externalités dans leurs modèles, par exemple la pollution des milieux naturels, ou les services rendus par ces mêmes milieux, etc. Les économistes tentent de leur donner un prix qui permettra de les intégrer dans leurs calculs.
Mais il existe une différence essentielle entre un instrument de mesure en physique ou en médecine et le prix en économie. Les instruments scientifiques sont conçus et fabriqués expressément afin de mesurer des temps, des longueurs, des températures, etc. selon  des concepts et des procédures avérés et contrôlables. Les prix, au contraire, sont le résultats de processus non contrôlés et dont la finalité n'est pas la connaissance scientifique, mais la conclusion d'accords marchands. Leur utilisation comme instrument de mesure est donc totalement étrangère à toute démarche scientifique. Si l'objet de l'économie est la manière dont les sociétés produisent et consomment, il est clair que les unités de mesure à employer sont des unités physiques se rapportant à la production et à la consommation. Le temps de vie des humains, consommé par le travail et les produits négatifs, et produit par les produits de ce même travail et la consommation des ressources naturelles, me semble l'unité générale qui répond à ce besoin.
Dans la mesure où elle se veut prescriptive, comme médecin de la société, elle doit, là encore, utiliser un instrument de mesure approprié, qui ne peut pas être le prix, car cela revient à un parti pris conservateur, le prix étant par définition le compromis marchand le moins mauvais possible, comme une version leibnizienne de l'économie.
Finalement, l'économie se fourvoie souvent en tentant prématurément de construire des systèmes globaux et cette tentation la conduit inévitablement dans un rationalisme ou un réalisme des idées où la conviction l'emporte facilement, grâce à l'évidence, sur la vérification matérielle et factuelle.
 Rationalisme et pragmatisme sont devenus ses modes de pensée obligés, le rationalisme lui assurant la conviction de l'évidence pour ce qui est de la validité de ses systèmes, le pragmatisme lui permettant la modestie du sceptique conscient des limites de son savoir. Malgré leurs oppositions, ils se complètent dialectiquement, et se rejoignent dans des convictions communes. L'un comme l'autre, en fin de compte, fait de la vérité une affaire de croyance, et non de fait. Ils se rejoignent aussi dans le fait de se concentrer sur des réponses et de fermer le questionnement, le rationalisme en apportant des réponses dogmatiques (dans le sens donné à ce terme par les Sceptiques), et le pragmatisme en concluant à la vanité de la recherche de réponses approfondies, celles « qui marchent » suffisant largement.
La pensée non tautologique est analogique, et produit des métaphores. Certaines de ces métaphores sont seulement pensées et restent des spéculations intellectuelles, d'autres sont réelles et matérialisées dans opérations effectives. L'analyse des théories et de leur genèse permet de comprendre les analogies réelles qui sous-tendent les métaphores énoncées.



28/02/2015
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